Il y aura bientôt trois siècles, Leibniz et Voltaire, un Allemand et un
Français, ont réfléchi à ce que pourrait être le "meilleur des mondes".
Aujourd'hui, la Conférence sur la sécurité, à laquelle nous participerons
ensemble en Allemagne samedi 7 février, nous donnera l'occasion d'exposer nos
idées sur les conditions de notre sécurité collective et dans la perspective du
sommet du 60e anniversaire de l'Alliance atlantique. Nous l'accueillerons
ensemble à Strasbourg et à Kehl (Allemagne).
Les événements de ces derniers mois suscitent des préoccupations. Un
contexte d'insécurité se développe. La guerre dans le Caucase a été le premier
conflit militaire de ce siècle en Europe. Au début de cette année, les
affrontements entre Israël et le Hamas ont rappelé l'instabilité du
Proche-Orient. Il n'y a toujours pas de progrès dans le règlement de la crise
nucléaire iranienne. Les attentats terroristes se poursuivent, de même que la
violence en Afghanistan et au Pakistan, ou les affrontements en Afrique, au
Congo et au Soudan. Et en arrière-plan, nous faisons face aux turbulences
engendrées par la crise des marchés financiers et celle de l'économie mondiale,
ainsi qu'au défi du changement climatique. Une politique de sécurité concertée
est absolument nécessaire. Pour nous, il est clair que notre politique de
sécurité doit être définie de manière plus large. Outre les questions
proprement militaires, elle doit prendre en compte la situation financière
internationale, les approvisionnements énergétiques ou les questions
migratoires. Nous devons adapter nos concepts : pour répondre aux crises
et aux conflits, nous avons besoin d'approche globale, de partenariats toujours
plus solides et stables, et d'outils flexibles. Aucun pays n'est aujourd'hui
capable de résoudre seul les problèmes du monde. Les alliances fondées sur des
valeurs communes, comme l'Union européenne et l'OTAN, prennent une importance
accrue. Notre sécurité sera d'autant mieux garantie, et nos chances de succès
face aux crises seront d'autant plus grandes, que le réseau de nos partenariats
se développera et que nos capacités d'action, politiques, économiques, d'aide
au développement et militaires seront mises en commun. Cette conviction est à
la base de notre politique de sécurité, celle que nous développons à travers
une coopération franco-allemande toujours plus étroite et au sein de l'Union
européenne et de l'Alliance atlantique. Ces trois dimensions se renforcent
mutuellement. Nous sommes convaincus qu'il est dans notre intérêt de faire de
la construction européenne et du partenariat atlantique les deux faces d'une
même politique de sécurité. Depuis dix ans, des progrès considérables ont été
accomplis par l'Union européenne, qui a développé sa politique étrangère et de
sécurité commune. Ces progrès, nous le soulignons, renforcent le partenariat
transatlantique de sécurité et l'Alliance atlantique. Nos partenaires
américains le comprennent de mieux en mieux. Pour l'Allemagne et pour la
France, face aux défis actuels, l'Europe a besoin des Etats-Unis comme les
Etats-Unis ont besoin d'un partenaire européen fort.
L'Europe occidentale a connu soixante années de paix et de liberté – et
c'est aujourd'hui le cas dans presque toute l'Europe. Nous les devons, bien
sûr, à notre détermination, mais aussi aux Etats-Unis. Une Amérique qui est
restée à nos côtés, et s'est engagée en faveur d'une Europe libre et
démocratique. Face aux risques du XXIe siècle, il est nécessaire de renforcer
le partenariat transatlantique de sécurité et de défense, et de l'adapter aux
nouveaux défis. Cela implique d'analyser ensemble les situations, de prendre
des décisions communes et de les mettre en œuvre dans un même esprit de
partenariat. En effet, la prise de décision unilatérale serait contradictoire
avec ce nouvel esprit de nos relations.
Et nous, Européens, nous devons parler davantage d'une voix forte et unie,
ce qui exige de la part des Etats membres un haut degré de cohésion dans le
cadre de la politique étrangère et de sécurité commune. De même, nous devons
accroître et mettre en commun nos capacités militaires et civiles, au service
d'une politique d'avenir pour la sécurité de l'Europe. La synergie des deux est
une marque de la politique de sécurité européenne. Pendant la présidence
française de l'UE, des avancées majeures ont été obtenues, notamment grâce à
l'élan donné par l'Allemagne et la France. L'Union européenne sera à l'avenir
un partenaire plus fort pour les Etats-Unis.
Nous avons aussi décidé d'une nouvelle avancée dans notre coopération
militaire bilatérale. La brigade franco-allemande, qui a été engagée avec nos
partenaires dans les Balkans et en Afghanistan, sera désormais stationnée dans
nos deux pays : la France va accueillir en permanence sur son sol une
unité allemande de cette brigade. Après les drames de notre histoire commune,
chacun comprendra la portée historique de ce nouveau pas dans l'amitié
franco-allemande.
Pour la première fois dans l'histoire de l'Alliance atlantique, ce sont deux
pays, nos deux pays, qui convient leurs alliés pour un sommet, celui du 60e
anniversaire, les 3 et 4 avril. C'est un symbole fort d'une amitié
franco-allemande au service de la paix et de la sécurité. C'est également le
symbole d'une Europe désormais unie et libre. Nous voulons que ce sommet de
l'Alliance soit l'occasion de débats stratégiques et de les traduire par des
choix politiques. Il ne s'agit pas de réinventer les principes fondamentaux de
l'Alliance, ceux du Traité de Washington, et la communauté de valeurs et la
solidarité qui nous unissent. Il s'agit, comme nous l'avons déjà fait dans le
passé avec succès, de débattre sans œillères pour donner de nouvelles
orientations et transformer l'Alliance de manière crédible. C'est ce que nous
avons fait en 1991 et 1999, en redéfinissant nos concepts stratégiques. Il est
nécessaire de revoir la manière dont nous abordons les nouvelles menaces, nos
partenariats et nos structures. L'Allemagne et la France attendent du sommet de
Strasbourg/Kehl qu'il lance les travaux sur un nouveau "concept stratégique".
Pour répondre aux exigences de l'avenir, nous pensons nécessaire de progresser
dans plusieurs domaines-clés.
COOPÉRATION OTAN-UE
A notre grand regret, le "partenariat stratégique" entre l'OTAN et l'UE
n'est pas à la hauteur de nos attentes, en raison de désaccords qui persistent
entre certaines nations. Nous pensons que cela doit évoluer. Nous devons aller
vers une véritable coopération, fondée sur une nécessaire complémentarité.
LES MISSIONS DE L'ALLIANCE
Aujourd'hui, pour notre sécurité commune, l'Alliance est engagée dans
plusieurs opérations en dehors de son territoire, notamment dans les Balkans –
en Bosnie et au Kosovo – ainsi qu'en Afghanistan. Soixante ans après la
fondation de l'OTAN, l'engagement d'assistance envers un allié agressé, qui
découle de l'article 5 du traité de Washington, représente encore aujourd'hui
l'essence même de l'Alliance. Nous en avons tiré une conséquence supplémentaire
après les attaques terroristes du 11-Septembre. Afin de lutter contre le
terrorisme, nous nous sommes engagés avec nos alliés en Afghanistan. Car c'est
une des nouvelles menaces du XXIesiècle. Nos soldats sont exposés aux plus
grands risques dans ces opérations, en particulier en Afghanistan. D'autres
jeunes femmes ou jeunes gens, qui participent aux efforts de reconstruction,
sont aussi victimes d'un terrorisme qui méprise la dignité humaine. Quoi qu'il
en soit, nous attendons du sommet de Strasbourg/Kehl qu'il adresse le signal
que l'Alliance restera engagée pour sa sécurité et ses valeurs. Notre objectif
reste d'établir un niveau de sécurité qui permette la reconstruction du pays,
conformément aux vœux des Afghans, afin que le terrorisme mondial ne puisse
plus y développer ses bases. Nous savons aussi que le renforcement de la
démocratie doit accompagner l'effort militaire. Les approches politiques
doivent également être débattues avec nos partenaires de l'Alliance.
LA RUSSIE, RECONSTRUIRE UN PARTENARIAT
La guerre en Géorgie, à l'été 2008, a marqué une rupture. L'Union européenne
a pu arrêter la spirale de la violence et créer les conditions d'un processus
de règlement. Mais le recours à la force militaire, ainsi que la reconnaissance
unilatérale et contraire au droit international de l'Ossétie du Sud et de
l'Abkhazie, ont créé un problème de confiance avec la Russie. La Russie reste
notre voisine et un partenaire très important. Nous ne sommes pas revenus à
l'époque de la guerre froide. Ceux qui le prétendent se trompent car l'URSS
n'existe plus. Nous entendons rétablir et développer avec la Russie des
relations confiantes et fructueuses. Notre alliance est une alliance défensive,
dont l'unique ambition est notre sécurité commune face aux menaces du monde.
Mais nous sommes aussi en droit d'attendre de la Russie qu'elle démontre son
respect pour les normes et les règles à l'établissement desquelles elle a
contribué, par l'Acte final d'Helsinki et la Charte de Paris en 1990 :
l'intégrité territoriale, l'inviolabilité des frontières, le respect et
l'égalité au sein de l'espace euro-atlantique. C'est sur la base de cet acquis
que l'immense majorité des nations d'Europe a souhaité rejoindre l'OTAN et
l'UE. Cet élargissement est un élément central de la sécurité et de la
stabilité du continent. Sans euphorie certes, la Russie a longtemps accompagné
ce processus de manière constructive. Le sommet de Strasbourg-Kehl nous donnera
l'occasion d'en débattre à nouveau. Vouloir rejoindre l'OTAN est le libre choix
des pays européens, des démocraties indépendantes et libres. Ce souhait traduit
une confiance que nous n'avons pas le droit de décevoir. Mais nous rappelons
que pour devenir membre de l'Alliance, il y a des critères; cela implique
d'abord d'être capable d'en assumer les lourdes responsabilités, d'apporter une
contribution réelle à la sécurité des alliés, et de partager leurs valeurs. De
même, l'élargissement doit contribuer à la stabilité et à la sécurité du
continent, qui bénéficie aussi à la Russie. Dans ce contexte, la coopération au
sein du conseil OTAN/Russie joue un rôle essentiel. L'été 2008, le président
Dmitri Medvedev avait fait des propositions sur la sécurité européenne. Nous
sommes prêts à conduire un débat sur ces questions, avec nos alliés, et avec
nos partenaires européens, et à prendre en considération les points de vue de
tous. En l'abordant, nous rappellerons notre confiance et notre attachement à
l'UE, à l'OTAN, et à l'OSCE, aux normes européennes éprouvées qui fondent notre
sécurité, au régime de maîtrise des armements et de désarmement, et à la
coopération transatlantique. Mais nous appelons à tendre la main à la Russie et
à relancer notre coopération au sein du conseil OTAN-Russie et entre l'UE et la
Russie, si celle-ci le souhaite. Nous voulons un dialogue politique et de
sécurité plus étroit entre l'UE et la Russie, qui permette de l'impliquer plus
avant dans l'espace de sécurité euro-atlantique. Nous espérons qu'un esprit
constructif présidera à ces discussions. Le réengagement du dialogue
stratégique américano-russe, que nous saluons, devrait aussi y contribuer.
CAPACITÉS MILITAIRES, DÉSARMEMENT, MAÎTRISE DES
ARMEMENTS
Le caractère militaire de l'Alliance atlantique implique pour ses membres de
s'assurer que leurs capacités militaires correspondent précisément aux
impératifs de leur sécurité et aux missions qu'ils s'assignent. Le sommet de
Strasbourg-Kehl sera aussi l'occasion d'en débattre. Nous avons besoin, en
particulier en Europe, de plus de capacités militaires modernes, efficaces et
interopérables. En outre, nous discuterons des questions liées au déploiement
de défenses antimissiles face à des menaces balistiques limitées émanant du
Moyen-Orient. Nous pensons donc que la Russie doit être associée à ces
réflexions dans un esprit de coopération et de transparence, comme les
Etats-Unis l'ont proposé. Ce dialogue devra aussi se poursuivre dans le cadre
du Conseil OTAN-Russie. Nous sommes tous deux des partisans de la maîtrise des
armements. Membres du Traité de non-prolifération (TNP), l'Allemagne et la
France soutiennent les efforts mondiaux de non-prolifération et de désarmement.
En 2008, l'UE a adopté à notre initiative des plans ambitieux de lutte contre
la prolifération et de promotion du désarmement nucléaire mondial, conformément
au TNP. Nous sommes toutefois convaincus qu'une politique de sécurité
responsable, qui prend en compte les risques futurs, doit conserver dans un
avenir prévisible la dissuasion nucléaire. Son objectif principal est
strictement défensif, et reste la prévention de la guerre. Il n'est plus
nécessaire aujourd'hui de conserver des arsenaux énormes, et l'objectif doit
être un niveau de stricte suffisance. Nous soutenons la relance des discussions
entre les Etats-Unis et la Russie sur le traité sur la réduction de leurs
arsenaux nucléaires stratégiques (Start). L'Allemagne et la France espèrent que
des résultats concrets seront obtenus dans les prochains mois. De même, nous
saluons l'engagement américain pour la ratification du traité d'interdiction
des essais nucléaires et en faveur du lancement de négociations sur
l'interdiction de la production de matières fissiles pour les armes nucléaires.
Nous soutenons, enfin, les efforts déployés pour sauvegarder le régime de
limitation des forces conventionnelles en Europe. Le traité sur les forces
conventionnelles en Europe (FCE) reste un pilier de la sécurité européenne.
Nous souhaitons créer, par notre dialogue avec la Russie, les conditions d'une
ratification du traité FCE modifié. Une solution rapide pourrait par exemple
être trouvée à la question de la Transnistrie, afin de créer une atmosphère
différente. Cela représenterait un grand pas vers l'entrée en vigueur d'un
régime, garanti par l'Alliance, de limitation des armements conventionnels en
Europe, un régime qui apporterait à tous, à la Russie comme à nous, une plus
grande sécurité. Nous appelons enfin à un renforcement du régime de
non-prolifération. Il est confronté actuellement au plus grand défi de son
histoire : le programme nucléaire iranien. Téhéran table ouvertement sur
l'absence de réaction internationale face à ses agissements. Nous ne
permettrons pas l'accès de l'Iran à l'arme nucléaire, car ce serait une grave
menace pour la paix mondiale. Nous comptons sur une solution diplomatique Et,
pour répondre à ce défi majeur, nous sommes prêts à un dialogue, que renforce
l'engagement des Etats-Unis, ainsi qu'à de nouvelles sanctions très fermes. Il
y a deux semaines, le 44e président des Etats-Unis prenait ses fonctions. La
présidence de Barack Obama est d'ores et déjà marquée par des accents nouveaux
en matière de politique étrangère et de sécurité. Nombreux sont les Européens
qui attendent beaucoup de ce changement; Barack Obama en attend certainement
autant de nous. Nous nous réjouissons de coopérer avec lui, et sommes
convaincus que le partenariat de sécurité euro-atlantique nous permettra
d'affronter ensemble les risques et les menaces auxquels nous sommes exposés.
C'est en travaillant dans un esprit de confiance, avec volontarisme et
cohésion, que nous construirons, à défaut du "meilleur des mondes", un monde où
progresseront la paix et la sécurité pour tous.
LE MONDE | 03.02.09 | 20h49 • Mis à jour
le 04.02.09 | 14h29